Regard

Deux petits yeux clignent dans l’obscurité. Ils clignent comme pour mieux voir, à moins qu’ils ne luttent contre le sommeil. Ils tournent vers la gauche, s’arrêtent un instant, puis tournent vers la droite, s’immobilisent et clignent à nouveau.
Le regard est net, brillant, perçant, ne laissant aucun doute : il scrute. Il observe la nuit, les ombres, les rais de lumière, par-ci, par-là.

A qui appartiennent donc ces deux petits yeux bravant le noir, au risque de s’y perdre ? Ils semblent n’appartenir à personne, ils se détachent sur fond de toile mate et font relief sur le voile du silence de la nuit, seuls.

Peut-il exister des yeux mobiles rattachés à rien ? Les voilà qui se déplacent légèrement sur le côté. Ils clignent, regardent à gauche puis à droite, s’immobilisent et clignent à nouveau.
Une sensation de peur englobe la pièce. Ils cherchent. Ils se cherchent. Que cherchent-ils, en fait ?

Deux petits yeux sans visage. Ils regardent, sages. Ils me regardent. Ils se regardent. Ils sont le miroir de l’âme de celui à qui ils appartiennent, mais ils n’appartiennent à personne : quelqu’un les a égarés dans le noir et ils scrutent éperdument.

Tout à coup, l’œil droit s’agite. Il bouge sans le gauche qui ne se rend compte de rien, car il louche vers la fenêtre. Le voilà qui remue à nouveau : on dirait qu’il me fait un clin d’œil ! Est-ce un tic nerveux ou une invitation, alors que son semblable continue à chercher du côté de la fenêtre ? Cherche-t-il l’aide d’un rayon de lune pour percer le mystère de cette étrange nuit ?
Tandis que ce regard asymétrique m’inquiète, tous deux pivotent brusquement, s’écarquillent, s’exorbitent, puis se ferment d’un coup, au son d’un bruit sec.
Craintive, le doigt encore posé sur l’interrupteur, je soulève les paupières et me découvre dans le miroir, pâle, en sueur, en pyjama et l’œil vague.

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